Semaine 93 : Quand les gendarmes rient...

Photo : 09.02.2008 - Yacine et Francis tracent le hash
Une nouvelle promotion de flics vient d’être lâchée sur la ville de Niamey, une belle occasion pour les néophytes de montrer à leurs supérieurs leur habileté à racketter... Certains n’ont pas hésité à inverser quelques sens uniques, en veillant bien à masquer les panneaux. Ainsi Robert, notre cuisinier, qui vient en moto à son travail, s’est-il fait piéger. Il a eu beau pester, discuter, clamer sa bonne foi, il ne s’en est sorti qu’en allongeant un billet de mille francs au pandore inflexible!
Samedi matin, nous partons en convoi vers la route de Say pour tracer le Hash. En tête, le véhicule de Yacine, puis celui de François et enfin celui dans lequel je suis assis à la place du mort, piloté par Francis, notre ami français médecin militaire. Au premier feu en bas de la rue Maurice Delens, ralenti par une camionnette virant à gauche, Yacine passe à l’orange. Au moins, ce feu-là fonctionne-t-il presque normalement, car pour le rouge, il ne reste que le petit feu de rappel au bas de la colonne. Quelques mètres plus loin, Yacine se fait arrêter par une jeune femme flic. Son collègue la rappelle aussitôt à l’ordre : « Pas celui-là, c’est un patron ! » En effet, Yacine, qui exploite avec sa famille le magasin où tout Niamey va s’approvisionner en articles de bureau, est très connu pour sa gentillesse et sa prodigalité... Il n’hésite pas à offrir aux deux policiers un paquet d’un kilo de dattes...
Deux feux plus loin, le rouge est totalement « out » depuis des semaines. Ce n’est qu’en observant la position des véhicules venant de gauche qu’on peut deviner si la voie est libre. Comme les véhicules de la voie croisée sont arrêtés, Francis s’engage, et se fait aussitôt arrêter par un flic se trouvant un peu plus loin sur le trottoir. Je suggère bien à Francis de continuer sans se préoccuper de l’injonction, ce que j’aurais fait sans hésiter si j’avais été au volant, mais Francis, en bon militaire, obéit et se range sur la gauche de la chaussée à double voie. Le policier s’approche, visiblement hargneux. « Vous n’avez pas mis votre clignotant pour virer ! Les papiers de la voiture ! » Francis s’exécute. « Permis de conduire ! » Francis l’extrait de son portefeuille. « C’est une photocopie ! Ce n’est pas autorisé ! » Francis discute calmement, mais le flic cherche visiblement la bagarre. Francis dit : « Attendez, j’ai une autre pièce officielle », et il lui tend sa carte d’identité militaire...
Un rictus d’horreur apparaît sur la face du flic, qui devient vert, se fige au garde-à-vous, salue et balbutie : « Je serre les fesses ! Toutes mes excuses, mon colonel ! » Francis reprend ses papiers, et lui dit : « Repos ! C’est bon, mon brave. Il est vrai que je n’avais pas mis mon clignotant... » Nous pouvons repartir rejoindre nos compagnons pour préparer ensemble le Hash du soir.
Nous savons pourquoi maintenant les femmes et les enfants nous poursuivent sur le trajet du Hash en criant : « Cadeau ! Donne moi cadeau ! » C’est Yacine qui en est la cause, distribuant ici un billet de mille francs, là un de deux mille, et même un billet de cinq mille en passant près des décombres d’une case en paillote qui avait brûlé la veille. Avec le temps sec qu’il fait maintenant, la moindre étincelle provoque un incendie. Le soir, à la fin du Hash, de retour vers nos véhicules, pendant que je déguste ma bouteille de bière et que les autres sifflent cocas et eaux gazeuses, ce sont des kilos de dattes que Yacine distribue aux enfants qui font la file pour les recevoir. Surtout ne pas donner un trop gros paquet à un plus petit, car il se ferait aussitôt tabasser par les plus grands pour le lui chiper !